Ces histoires d’enfance, ce lent chemin d’énergie et de force de vie qui s’obtient plus qu’il ne s’offre, ces regards que soutiennent inlassablement les mains tendues nous portent bien au-delà des page de ce livre !
La découverte de l’Association de Christine Janin : A Chacun son Everest ! est un miroir subtil, une cordée que l’on pressent infinie.
Témoignage et compagnon à la fois, ce livre, une fois refermé, nous aide, nous aussi, à marcher.
"Oui, j’ai beaucoup marché ...
J’ai marché « pour de vrai » -comme diraient les enfants- jusqu’à des sommets connus ou moins connus, des territoires très peu fréquentés, vers des pôles géographiques ou mythiques, à la conquête de points simplement cochés sur un atlas du monde, ou encore vers des destinations insensées, imaginées en quelques traits, en quelques mots, sur mes cahiers d’étudiante..."
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Et puis j’ai beaucoup « marché dans ma tête ». Un jour victorieuse, les bras levés, fière et première sur le Toit du monde... OK, et après ?? Devant moi ? En bas ? Et ensuite ? Quels horizons rejoindre ? Quels nouveaux défis de vie relever ? Comment fuir ce vide soudain, éviter ce gouffre proprement himalayen, qui me tendaient alors leurs pièges ? Comment « redescendre » de cet Everest rêvé et enfin réalisé ?... Et que faire désormais de cette énorme montagne et de sa cime obsessionnelle devenues, en dix années de combat et plusieurs semaines de lutte, des complices presque encombrantes, sortes de « vraies-fausses amies » ?...
On me disait inébranlable ; j’ai vacillé. On me disait conquérante ; j’ai failli douter. Certains me voyaient aussi sensible et émotive... qu’un glacier de montagne ; j’ai pleuré. Et j’ai commencé à changer. Mais profondément, à l’intérieur. J’ai accepté peu à peu d’entendre l’autre, de l’écouter, de partager. J’ai enfin admis mes doutes, mes peurs, mes failles, mon besoin de rencontrer et celui de servir. Mieux qu’une révélation, ce fut « ma révolution » ! L’effet-Everest m’avait bel et bien touchée (en plein coeur) et littéralement transformée. Il n’y aurait plus que l’Everest dans ma vie. Il y aurait maintenant un avant et un après. Il y aurait aussi les Everest des autres ...
Réel, émotionnel, personnel : les différents mondes que l’existence nous permet de découvrir et de traverser ne feraient-ils qu’un en réalité ? Du chemin de mes succès sportifs au chemin de mon aventure personnelle, on pourrait croire en effet qu’il n’y a qu’un pas. Un pas ? Un grand écart, croyez-moi, même si paradoxalement pour illustrer ces deux vies parallèles, les mots que l’on emploie se ressemblent souvent : chemin, cheminement, voie, volonté, ascension, progression, amour, horizon, engagement, défi, réussite, passion ...
Précisément, en chacun d’entre nous, là, enfouie quelque part, il y a cette petite « graine de folie en plus » qu’on appelle la passion. Celle qui permet d’aller soit plus haut soit plus loin, et ouvre toujours une autre voie qui n’a pas de prix : la voie au bout de laquelle on réussit, finalement, à se rapprocher de soi-même.
C’est vrai, que ce soit sur les cimes lointaines, sur la banquise hostile ou sur les pentes parfois inhospitalières de la vie, j’ai toujours « cheminé » vers des objectifs un peu « fous ». Une folie relative mais qui, je le crois, est l’un des éléments indissociables, vitaux, de la tentation de l’extrême. Et de l’extrême lui-même !
Ce livre témoigne de cette force intérieure qui conduit chacun à avancer sur son chemin de vie pour atteindre -quel qu’il soit- son Everest. Pour certains ce sera contre vents et marées ; pour d’autres entre crevasses et glaces ; pour d’autres encore, ce sera contre la maladie et le diagnostic qui tombe comme une avalanche. À chacun son Everest, à chacun son aventure humaine...
La mienne est passée, un certain 5 octobre 1990, par cette « exception naturelle », ce mythe mondial de la montagne et du mystère, j’ai nommé... sa Majesté le Mont Everest ! Véritable dieu vivant pour les peuples népalais et tibétain qui vivent à ses pieds, il est aussi un aimant surpuissant dont l’attraction ignore les frontières de notre globe. Quel alpiniste n’a jamais rêvé de partir l’affronter, de s’y frotter un jour, même au péril de sa vie ?... Mais ses parois ont beau fasciner l’aventurier épris de conquête, le géant a ses « têtes », ses humeurs et son esprit d’indépendance : pensons qu’il y a seulement 50 ans, son sommet était encore inviolé ! Quand on vit tout seul « sans voir âme qui vive » pendant quelque quarante-trois millions d’années, cela vous forge forcément un sacré caractère...
Mais je rêvais d’être la première. La première Française à réaliser, jusqu’en haut, cette osmose magique entre l’être humain et le plus extravagant des décors de notre terre. J’ai été très fière d’inscrire mon nom à côté de celui de l’Everest et de
« Sagarmatha » (en népalais) ou de « Chomolungma » (en tibétain). Instinctivement, j’en avais besoin. De toute façon je n’avais pas le choix. Je savais que mon destin m’attendait quelque part là-haut, à 8848 mètres au-dessus du niveau de la vie !
Je pourrais vous raconter l’histoire de mon Everest, l’ascension, la lutte, l’assaut... L’effort fougueux qu’il faut déployer, surtout sans jamais y penser, sans jamais trop réfléchir... Ce froid incroyable comme venu de l’intérieur qui flagelle le corps... Ces tempêtes surgies d’ailleurs (ou de nulle part ?) qui balayent tout sur leur passage, tout, même le peu de courage qui vous reste... Cette menace permanente qui pèse sur soi, à chaque pas, à chaque pause, sous le regard insolent du maître des lieux qui, incrédule, nargue de haut son intrus de visiteur... Je pourrais vous raconter cet air qui n’en est plus vraiment un tellement il est vide de particules : asphyxie, paralysie... Cette ivresse des cimes qui fait oublier qui l’on est, tant on n’est véritablement plus soi-même... Ou encore cette douleur littéralement surréaliste, qui se plaît parfois à prendre les traits du « plaisir de la douleur » pour mieux vous anéantir par surprise...
J’aurais pu vous raconter tout cela et un peu plus encore. Vous faire vibrer au rythme des derniers mètres de l’ascension, vous maintenir en haleine jusqu’au « sommet des sommets », vous emmener avec moi en léger différé jusqu’aux limites de l’effort humain et, sans doute aussi, aux portes de la chance. Mais aujourd’hui, 10 ans après, j’ai d’autres Everest, d’autres combats, d’autres amours à partager. Après le Toit du monde, je ne pouvais pas aller plus haut ; j’ai donc choisi d’aller « ailleurs ».
Quand j’ai imaginé l’expédition « Objectif Pôle 1997 », quelques années après ma victoire à l’Everest puis au Tour du Monde des sommets (parachevé à Noël 92 sur les cimes de la belle mais redoutable Argentine, l’Aconcagua), j’avais déjà bien avancé. Entre temps, j’avais rencontré des enfants malades, leur avais raconté mes aventures, mes ascensions, mes mondes... Dans les hôpitaux, le « Dr. Janin » avait visité des services d’onco-hématologie pédiatriques, écouté des médecins, des infirmières, des directrices d’écoles, été sensible aux attentes des parents... Des actions ? Une attention ? Une mobilisation ?...
L’association À Chacun son Everest !, basée sur le parallèle fort entre les difficultés à conquérir un sommet et celles rencontrées pour vaincre la maladie, était née. Les premiers stages en montagne avaient vu le jour et, avec eux, de nouveaux espoirs, de nouveaux horizons pour ces enfants que l’injustice du cancer ou de la leucémie avaient meurtris.
Il y a un destin. Celui-là même qui m’avait « appelée » au sommet de l’Everest me guidait cette fois-ci vers une voie d’une toute autre nature. Plus généreuse, plus solidaire, moins solitaire.
Le Pôle Nord ?... Oui bien sûr, il fallait y aller, oser, tenter ce pari inédit et évidemment sans aucune garantie de résultat. Oui, il allait falloir se battre pour gagner. Oui, je partais pour peut-être signer une nouvelle première, mais sur un sommet situé, une fois n’est pas coutume, au niveau de la mer ! Mais là, c’était décidé, je ne partirais pas seule ! Les enfants seraient à mes côtés ; à distance certes, dans leurs chambres d’hôpitaux mais, en fait, tout près de moi. Eux aussi gagnaient d’un coup le droit d’être en pôle position. Mes « conquêtes de l’inutile » étaient-elles en train d’aboutir sur une « quête de l’utile » ? Cela faisait toute la différence.
Là aussi, je pourrais vous raconter la marche vers mon Pôle, le combat, les doutes, les désespoirs... L’effort lent, systématique, automatique : mettre une spatule devant l’autre et recommencer... Cette sorte de gigantesque marche initiatique tout au long de laquelle ne compte plus qu’un seul mot d’ordre, tenir... La banquise souvent infranchissable, formée de plaques en collision permanente, et où contrairement aux idées reçues les surfaces planes restent l’exception... Le froid inhumain, -30° en moyenne, pas après pas, jour après jour, semaine après semaine... Le blizzard à affronter de pleine face, qui fait chuter la température de plusieurs degrés supplémentaires tout en faisant chuter également, presque mécaniquement, la tête vers le bas... Je pourrais vous raconter les tempêtes infernales, la dérive glaciaire qui réduit à néant en quelques heures la progression patiemment construite pendant plusieurs jours, les ours polaires qui sortent d’on ne sait où en pleine nuit polaire pour détruire une partie du matériel (voire plus si affinités)...
Mais j’ai envie de vous raconter autre chose : l’histoire d’un engagement, ce tout premier engagement en faveur des enfants malades et de l’association qui leur est aujourd’hui dédiée « coeurs et âme ». La conquête du Pôle Nord fut mon premier acte de foi pour eux. Un vrai signe de vie et de reconnaissance envers ces enfants et adolescents qui m’ont offert durant chacun des 62 jours de cette folle expédition le plus beau des cadeaux : la force d’aller jusqu’au bout. Pour eux, je n’avais pas le droit d’abandonner. Pour moi, c’était la victoire de la vie sur l’extrême...
Le Pôle fut, en quelque sorte, un nouvel Everest. Mais cette fois, ce fut le leur autant que le mien ! Ensemble, nous avons su relever le défi. - Après l’Everest, Christine, il y a avait donc... enfin autre chose ? Une nouvelle aventure commençait.
Du Tour du Monde des sommets aux glaces du Pôle Nord, des pentes himalayennes jusqu’au sourire radieux d’un enfant qui atteint son Everest en me tendant la main, je n’ai jamais fait de « plan de carrière » ; ma vie est tout sauf une stratégie... Elle est faite simplement, je crois, de beaucoup d’instinct pour oser le bon moment ou la bonne idée. De quelques doutes et questions pour passer à l’action en tentant de faire toujours mieux. Et de beaucoup d’amour en plus !
Mais je ne peux oublier les rencontres, véritables moteurs de mon existence, qui ont déterminé chacune des étapes de mon itinéraire. Je n’ai jamais pu imaginer l’aventure sans l’aventure humaine. Et chaque fois qu’un nouveau visage m’a ouvert ou fait découvrir un nouveau chemin, je n’ai jamais cru au hasard...
D’ailleurs, je ne crois pas du tout au hasard ! De l’effort solitaire d’hier à l’action collective d’aujourd’hui, du déploiement de l’énergie personnelle au rassemblement des énergies de chacun, je crois profondément qu’il est des moments où les choses doivent survenir, les projets se réaliser, les rêves devenir réalités. Si l’on parvient à les concrétiser, c’est que l’on est prêt pour cela et qu’il le faut, ici, maintenant, ainsi. Que serait-ce donc que la vie, sinon une suite d’échanges d’énergies ?...
L’Everest, c’était ma recherche d’amour. Mais la main d’un enfant de 7 ans qui se tend vers la mienne pour l’aider à gravir les derniers mètres de son sommet, c’est un geste d’amour, un geste d’espoir. De ces gestes qui rapprochent les coeurs et déplacent les montagnes... « pour de vrai »!
En comprenant qu’atteindre leur Everest (un vrai sommet et, au-delà, un vrai symbole) est une victoire intérieure et un grand souffle de vie vers la guérison, les enfants touchés par le cancer ou la leucémie m’ont, en même temps, aidée à « redescendre » de mon Everest à moi, et à retrouver un nouvel horizon.
Je leur propose -à eux-mêmes, mais aussi à leurs médecins et à leur famille- de se découvrir une énergie nouvelle, réellement opérante, basée à la fois sur une métaphore et sur un véritable effort ! Eux m’offrent leur exemple, leur courage, leur capacité de dépassement, leur force, leur amour.
Ils recherchent une vie plus belle, plus haute ; ils veulent guérir, « guérir mieux » et sont prêts à résister aux avalanches, apprendre un nouvel itinéraire, garder le cap, s’encorder, progresser par paliers, éviter les crevasses, tenir bon pour gagner ? Eux donnent chaque jour un sens à ma vie, une raison d’être. Mieux encore... une raison d’agir et de continuer à agir.
J’ai quitté le monde de l’extrême pour leur dédier ma vie ? Ils m’ont suivie sur les voies escarpées qui mènent aux défis relevés et aux paris tenus. On pourrait même parfois se demander qui accompagne l’autre !
« Dame des glaces » devenue pour certains « dame de coeur », je me suis battue pour leur construire et offrir une maison, un centre de vie à Chamonix face au Mont-Blanc, comme un authentique camp de base créé pour pérenniser l’action et avancer ensemble vers de nouveaux Everest. Mobiliser les hôpitaux, trouver les financements, s’entourer de partenaires, faire vivre le chalet, organiser les stages, animer les retrouvailles... Leur cadeau n’a pas de prix : ce sont ces yeux magiques où se reflète toujours une immense espérance.
10 ans d’Everest, 10 ans d’association, 1000 enfants, 1000 sommets, 1000 sourires et des milliers de mains tendues : aujourd’hui, j’ai envie de vous offrir tous ces sourires et de vous faire partager une aventure au sommet pas comme les autres.
Bien sûr je pourrais vous parler de la femme, de la femme médecin, celle qui soigne, soulage, accompagne, raconte ses sommets ou ses exploits au chevet d’enfants malades, leur montre leur sommet, là, celui de la vie... Mais laissez-moi vous parler plutôt de ce que je vois et vis tous les jours.
De la douleur ? Voici des couleurs ! Des larmes ? Place aux éclats de rire ! Des solitudes ? La grande cordée, cette vraie famille, est en marche ! Des enfants fatigués ? Regardez comme ils sont debout ! Tristes ? Voyez comme ils sont radieux, gais, et comme ils jouent !
Pendant ces « 2 fois 10 ans » de ma vie, de l’idée fixe qu’était la conquête de l’Everest jusqu’à celle du bien-être des enfants leucémiques ou cancéreux, j’ai beaucoup, beaucoup appris. J’ai notamment appris à donner et à partager. J’ai appris, à l’image de « nos » enfants ébranlés par la maladie, la vraie valeur de la vie.
Mais j’ai aussi appris à dire... merci !
Merci à tous ceux qui m’ont fait, me font et me feront confiance, en se mobilisant au sein de notre grande cordée.
Et merci, de tout coeur, à ces enfants qui m’accompagnent.
Dr. Christine Janin